Tribune dans le Figaro

«C’est le courage des invisibles qui fait tenir notre société !»

FIGAROVOX/TRIBUNE – La crise révèle les besoins profonds de notre pays et met en lumière les travailleurs courageux qui permettent de les combler, estime le maire de Talmont-Saint-Hillaire Maxence de Rugy. Il nous invite à porter un regard nouveau sur des professions depuis trop longtemps méprisées.

Un agriculteur livre des légumes chez des personnes âgées confinées. Civray-de-Touraine, 29 mars 2020
ALAIN JOCARD/AFP

Maxence de Rugy est maire de Talmont-Saint-Hilaire (85) et président de l’Association des Maires pour le Civisme.

«Si demain vous ne venez pas à l’usine, c’est l’émeute dans tout le pays. Les gens comptent sur vous.» C’est ainsi que le directeur de l’usine Barilla, située sur ma commune, s’est adressé à ses salariés au début du confinement. Comme à leur habitude, alors que le pays est à l’arrêt, les ouvriers se rendent à la chaîne de production, font tourner les lignes à plein régime et produisent plusieurs tonnes de produits alimentaires. Chaque jour, ils exécutent consciencieusement leurs tâches. Chaque jour, ils s’exposent au virus. Grâce à leur courage anonyme, ainsi qu’à tous ces travailleurs du confinement, nous avons de quoi remplir nos assiettes…et conjurer nos peurs (au 13 mars, il s’était vendu en France autant de pâtes qu’en une année).

L’expérience du confinement nous procure ce bonheur retrouvé dans la valeur et la mesure des choses.

Nous ressemblons tous un peu à ces enfants qui croient que le frigo se remplit tout seul. «Heureusement, il y a eu la prison. Pour comprendre la nature du bonheur, il faut d’abord analyser la satiété» nous rappelle Soljenitsyne dans Le premier cercle. Loin de comparer nos maisons à l’enfer du Goulag, l’expérience du confinement nous procure ce bonheur retrouvé dans la valeur et la mesure des choses. Alors que le confinement nous a recentrés sur nos besoins vitaux, nous avons été nombreux à comprendre que la profusion n’a rien d’automatique mais qu’elle est bien le fruit d’un immense effort collectif.

Sans cette crise sanitaire, nous aurions sans doute continué à ignorer le rôle essentiel de ces invisibles, qu’ils soient ouvriers de l’agroalimentaire, caissières, chauffeurs routiers, agriculteurs, etc.

Ce qui est vrai pour l’alimentation l’est tout autant pour la santé. Dans les deux maisons de retraite de la commune, les personnels à bout de souffle redoublent d’ingéniosité pour embellir la vie des pensionnaires. Privés de visites, nos aînés sont en proie à l’isolement le plus strict, le plus déshumanisant. Là-bas, où le virus tue moins que la solitude, les soignants gantés et masqués (quand ils le peuvent) sont un des derniers liens qui relie les résidents au reste de la société.

Ce confinement nous révèle également notre besoin d’apprendre.

On ne peut évoquer les soignants sans penser au dévouement extraordinaire des personnels hospitaliers. Nos blouses blanches nous font songer aux Cadets de Gascogne de Cyrano de Bergerac: abandonnés par le pouvoir central, oubliés du ravitaillement, sous-équipés, ils se battent pourtant avec une ardeur exemplaire. Leur héroïsme est à la mesure de l’abandon dont ils ont été l’objet.

En plus de nos besoins vitaux liés à l’alimentation et à la santé, ce confinement nous révèle également notre besoin d’apprendre. Les enfants, d’abord heureux de quitter l’école, ne cessent désormais de réclamer leurs enseignants, qui manquent cruellement à leurs parents! Les adultes profitent d’avoir davantage de temps libre pour s’informer, lire ou se perfectionner dans une activité manuelle. Ne soyons pas naïfs mais gageons que le télétravail ne sera exclusivement partagé entre le travail et la télé.

Nous savons désormais ce qui tient la société, et ce à quoi nous tenons.

Se nourrir, se soigner, apprendre: cette crise sanitaire a sans doute révélé les besoins les plus intimes de notre société et avec eux tous ces invisibles qui nous permettent de combler nos aspirations fondamentales. Ils sont manutentionnaires, caissières, infirmières, professeurs des écoles…bref, la France des ronds-points plutôt que celle des premiers de cordée. Or dans ce contexte si particulier, ce sont à présent les derniers de cordées qui font fonctionner le pays. Les derniers sont désormais les premiers. Quelle ironie! Nous assistons en quelque sorte à la revanche des gilets jaunes, ou du moins, à une forme de justice rendue aux invisibles.

Nous savons désormais ce qui tient la société, et ce à quoi nous tenons.

Ce renversement nous enjoint à l’action, en particulier les élus locaux, pour tenter de rebâtir cette société disloquée, de retisser le lien, de reformer la cordée, mais sans opposer les premiers à «ceux qui ne sont rien». En définitive, ce qui compte avant tout, c’est la corde qui nous relie les uns aux autres.

Quand l’activité compulsive se fige, contrainte et forcée, c’est la Vie qui reprend ses droits! Un nouveau printemps porteur d’espoirs: les solidarités retrouvées entre voisins, les bataillons de bénévoles pour secourir les personnes les plus isolées, les messages de gratitude et d’encouragement aux éboueurs au travail laissés sur le couvercle d’un bac de déchets, mobilisation des entreprises pour les soignants… Un grand élan de reconnaissance est né envers ceux qui travaillent d’habitude dans l’indifférence.

C’est davantage un nouveau regard qu’il faut porter sur le monde, pour que demain, les invisibles cessent de l’être.

Nos concitoyens ne demandent d’ailleurs qu’à s’impliquer dans la cité et recréer un projet collectif. Regardez le succès du Service civique! Et si nous mettions en place une réserve citoyenne civile, ouverte à toutes les générations et mobilisée toute l’année sur des missions de service public? Le civisme est la meilleure réponse à un individualisme destructeur.

Il s’agit de faire tenir ensemble une société qui ne tient plus qu’à un fil.

Vous avez dit nouveau monde? C’est davantage un nouveau regard qu’il faut porter sur le monde, pour que demain, peut-être, les invisibles cessent de l’être.

Par Maxence de Rugy
https://www.lefigaro.fr/vox/societe/c-est-le-courage-des-invisibles-qui-fait-tenir-notre-societe-20200416